10. Historique résumé de la manufacture impériale d'armes de Saint Etienne


10.1 la manufacture royale

La réforme de l'armurerie stéphanoise, primitivement liée à la coutellerie apparue dés l'époque médiévale, s'opéra dés 1761 quand des fabricants se regroupèrent. En 1764, M de MONTBELIARD obtient l'approbation du roi pour la création d'une société d'entrepreneurs jouissant désormais avec le titre de « manufacture royale » du privilège exclusif de fournir toutes les armes commandées pour les troupes françaises comme celles provenant des commandes des puissances étrangères, des insurgés américains, de l'ordre de Malte ou de la compagnie des Indes, elle-même très liée par ailleurs à la personne des PEYRENC de MORAS, dont Abraham, directeur de la compagnie puis son fils aîné François Marie, contrôleur général des finances, conseiller puis ministre secrétaire d'Etat à la marine, membre du conseil du commerce et alors opportunément et intelligemment seigneur, propriétaire et investisseur avisés de et dans notre ville.

Cette manufacture, initialement située place Chavanelle, disposant déjà d'installations propres, s'engageait à faire toutes les constructions nécessaires et à fournir des produits soigneusement contrôlés. Ses conditions de travail étant strictement réglementées.

Placée entre les mains d'un seul entrepreneur en 1769, elle connaît alors diverses difficultés qui conduisent en 1783 l'inspecteur DAUZEL de ROUVRAY à proposer une nouvelle réforme et sa mise en régie. En 1773 le règlement du Ministre de MONTEYNARD ? la distingue entre fabrications militaires d'armes de guerre et fabrications civiles. Enfin après une enquête sur tout le royaume, l'inspecteur général Jean Baptiste de GRIBEAUVAL améliorait son organisation existante favorisant alors une production d'environ 12 000 armes par an que la Révolution verra vite grossir. Une grande activité manufacturière se déploie dès lors sur plusieurs sites dispersés dans la ville notamment des églises alors désaffectées (couvent des Ursules, église des Pénitents, Grand Eglise), entre ateliers secondaires et sous-traitance et déjà la nécessité de réunir sur un seul site l'ensemble des activités armurières se dessine.
C'est pourtant à cette époque et du fait de cette dispersion en fabrications, de cette ingénieuse, nécessaire mais encore prudente division du travail entre ateliers que naît le taylorisme du travail armurier stéphanois dés la fin du 18ème siècle. La manufacture ne se chargeant finalement que du montage et poinçonnage final des diverses pièces d'armes dont la fabrication partagée s'organise sur divers quartiers de la ville, dans la richesse des opérations nécessaires aux fabrications et l'ingéniosité protégées des savoir- faire.

 

10.2 Comment Saint-Etienne est rebaptysée ARMEVILLE
Dés le début de la révolution, la fabrication des armes prit une extension telle qu'on chercha par tout moyen à accélérer les fabrications. Un premier modèle républicain d'arme à feu dit n°1 apparut ainsi en 1792, composé hybride du modèle de 1777, enrichi des garnitures des modèles 1763 ou 1764 et qui fut de fait fabriqué avec des pièces de tous les précédents modèles. Saint Etienne se distingue alors comme Commune d'Armes et la Convention nomme bientôt ARMEVILLE l'ancien chef lieu de district du département de Rhône- et- Loire.

En 1816 un nouveau modèle d'armes à silex fut établi puis vient le modèle 1822. Parallèlement un nouveau règlement des manufactures paraissait et en 1823 un traité conclu entre l'Etat et le sieur JOVIN réglait par bail le problème des installations manufacturières dispersés principalement entre la Manufacture de Chavanelle, les bâtiments de l'épreuve situés Outre Furens, l'usine des Ursules, et diverses usines sur la rivière du Furens en amont et aval de la ville. En 1838, messieurs JOVIN frères se retirent en cédant au gouvernement les usines de la manufacture moyennant une indemnité fixée par expert. La nouvelle entreprise fut mise en adjudication par voie de soumission au rabais pour une durée de 20 ans et Messieurs BRUNON frères déclarés adjudicataires avec un rabais moyen de 6% pour une production annuelle oscillant entre 15 et 30 000 armes. En 1853, ESCOFFIER devenait seul entrepreneur pour 10 ans, mais déjà les productions étaient insuffisantes aux commandes du Second Empire alors que la capacité de production des installations existantes atteignait ses limites.

 

10.3 La Manufacture Impériale ... du Champ de Mars
La modernisation de l'usinage et les changements survenus dans la force motrice avec la chaudière à vapeur imposaient alors la construction d'une nouvelle usine. Or, entre temps, Saint- Etienne était devenue préfecture impériale et l'Empire, en la personne du Ministre forézien FIALIN de PERSIGNY, Président du Conseil général, sénateur, membre du Conseil privé de l'Empereur, Ministre du commerce et de l'Intérieur, favorisa et magnifia au mieux ce projet comme un élément fort de ses politiques décentralisées d'aménagement du territoire national et d'investissements publics, visionnaires leviers pour l'économie privée.

SAINT ETIENNE, ville centrale, grossie du rattachement de ses communes suburbaines, éloignée des frontières, proche des 2 plus grands fleuves nationaux, déjà pourvue des premiers chemins de fers continentaux, forte de ses ressources minérales et minières, de ses traditions ouvrières et techniques, de son histoire armurière… était logiquement désignée pour abriter l'ancrage du navire amiral des manufactures impériales et donner à notre nation les armes qui assureraient la paix de l'Empire.

Les commandes des années 1860 ayant fait apparaître une limitation regrettable des capacités de production des installations existantes, les entrepreneurs de la manufacture décidaient la construction d'une nouvelle usine associant la modernisation de l'outillage à l'utilisation de la machine à vapeur. En novembre 1862, le conseil municipal stéphanois approuvait un traité passé avec le ministre de la Guerre pour une nouvelle manufacture. PERSIGNY contresignait en février 1863 le décret impérial d'utilité publique du projet. Il appliquait sur ses terres ligériennes ses théories de politiques économiques.

Après bien des études le terrain du champ de mars situé au Treuil entre la voie ferrée et la route de Roanne était retenu. Suffisamment élevé au dessus du niveau du Furens pour faciliter l'écoulement des eaux, sa surface de 12 hectares offrait toutes les conditions recherchées. La ville apportait alors son concours à l'Etat pour faciliter son achat, assurer le voûtement du Furens et de son bief, établir le barrage de l'Eperonniere, et garantir à perpétuité un approvisionnement en eaux de fontaines au site, qui, suite aux expropriations nécessaires, fut finalement remis le 22 décembre 1863 au Ministère de la Guerre.

Parallèlement un projet d'ensemble de la reconstruction de la Manufacture avait été dressé dés le 27 juillet 1863 par le capitaine BOUCHARD, chargé du service des bâtiments, pour une dépense prévue de 2 800 000 francs. La loi du 28 mai 1864 ouvrait enfin l'important crédit de 580 0000 francs pour la construction et l'achat de l'outillage de la manufacture. Le lieutenant Colonel JOUFFRAY qui comme directeur de la manufacture avait, depuis 1862, présidé à l'établissement des projets et aux opérations préparatoires voyait enfin son projet prendre corps.

Le 3 décembre 1863, le ministre avait prescrit de répartir la totalité des bâtiments à construire pour la nouvelle Manufacture en trois groupes dont le premier devait être construit en 1864 et 1865, comprenant la Grande Usine, le réservoir, l'usine des meules, le magasin à poudre, l'épreuve et le mur d'enceinte.

Les projets de la grande usine et du réservoir furent établis en juillet 1864, estimés à 770 000 francs et adjugés dès juillet pour les premiers travaux. Plusieurs baraquements provisoires de planches furent nécessaires. Ils seront maintenus sur le site jusqu'en 1870.

L'entrepreneur CHABERT supervisa la maçonnerie pour 388 122 francs
L'entrepreneur COURBON les charpentes pour 9 870 francs
Et l'entrepreneur BATAILLE les serrureries pour 20 000 francs

Le projet de l'installation des moteurs à vapeurs et transmission fut établi par le capitaine BOUCHARD à qui furent alors adjoints 3 officiers et 3 gardes. Elle reposait pour les ateliers sur quatre machines à vapeur FARCOT alimentées par huit chaudières établies dans une excavation de 2 mètres de profondeur, enterrée. Ces machines étaient positionnées dans une construction particulière isolée au centre de l'usine. Un arbre principal dans l'axe transversal des ateliers communiquait le mouvement aux arbres secondaires au moyen d'engrenage d'angles. Les transmissions des usines étaient portées par des colonnes en fonte de 4 mètres 50 de haut réunies par un système de poutres en fer à double T et d'entretoises portant les paliers et les chaises des arbres.

En 1865, M KRENTZBERGER ingénieur mécanicien pour les manufactures impériales installait les nouvelles machines-outils notamment des maisons parisiennes DECOSTER et POULOT et de l'atelier militaire de Puteaux. Il se heurta alors au mauvais vouloir de nombreux ouvriers dont les forgeurs de canons qui voyaient leur ruine dans ces machines nouvelles. (Machines à fraiser, à percer, à tailler les fraises, à tarauder, à aléser, à raboter…)

10.4 Un vaste chantier
Enfin il fallait surveiller spécifiquement ce vaste chantier ouvert et 12 sous -officiers furent chargés de la police des ateliers où leur utilité fut très tôt sentie.

En 1866, furent construits les bâtiments d'administration de la direction, le bâtiment d'administration de l'entreprise, le logement du directeur et celui, mixte, du sous- directeur et du capitaine chargé des bâtiments, enfin la forge.

Dés le 4 avril 1866, les ateliers étaient occupés et l'entreprise put être inaugurée le 22 avril 1866 à l'occasion de la mise en marche de la première machine à vapeur.

En juin 1866, le chef d'escadron BOIGEOL fut désigné directeur. Il acheva la construction de la forge, des magasins, l'étuve, le logement du concierge et divers travaux d'amélioration du bassin.

Les diverses dépenses engagées se résumaient alors ainsi :
L'entrepreneur CHABERT supervisa la maçonnerie pour 941 885 francs
L'entrepreneur COURBON les charpentes pour 93 843 francs
L'entrepreneur BATAILLE les serrureries pour 121 516 francs
Les couvertures furent adjugées à l'entreprise POINAT pour un total de 32 188 francs
Les plâtreries, vitreries, finitions…  furent enfin adjugées à l'entrepreneur LAVAL pour 9 958 francs

En 1868, on acheva l'usine des meules, l'atelier de précision et réparation des machines, l'atelier de trempe des armes de sabre, le logements des officiers, l'abri du compteur à gaz.
Les bureaux, l'atelier des monteurs de sabres baïonnettes et le bâtiment du montage furent exécutés de 1868 à 1870.
Enfin la grille d'entrée dont le projet avait été approuvé le 5 janvier 1869 fut terminée au mois de novembre de la même année et depuis lors les aigles impériales la dominent, associées au profil impérial, présent sur la Légion d'Honneur du portail à double battant.

La disposition générale de la manufacture était dés lors achevée.

Au centre La Grande Usine (de 155 mètres sur 130), immense massif composé de 4 vastes ateliers éclairés de larges fenêtres séparées par des cours intérieures mais jointives à leurs extrémités par des bâtiments plus bas d'un étage servant de salle de recette. Ces usines étaient mises en mouvement par les 2 machines à vapeurs Farcot doubles, placées au centre et d'une force initiale de 320 chevaux.

Au nord un bâtiment contenant l'aiguiserie de 32 meules, un atelier de 36 polissoires (30 mètres) et l'atelier de la trempe (20 mètres) associé à une machine à vapeur de 110 chevaux.

A l'est le bâtiment des forges muni d'une machine de 80 chevaux.

Au sud dans le prolongement les uns des autres un premier bâtiment contenant l'atelier de précision, puis parallèle un second l'atelier de réparation des machines et enfin une fonderie, associées à deux machines de 80 et 120 chevaux.

A l'ouest, du côté de l'entrée, un vaste bâtiment à deux étages pour l‘achevage (76 mètres sur 12) et deux bâtiments d'administration, l'un pour la direction et la conciergerie, l'autre pour l'entreprise et le corps de garde (38 mètres sur 12).

Enfin les pavillons des logements du directeur au sud- ouest et des sous- directeur et capitaine au nord- ouest, encadrant avec leurs jardins suspendus dominants et défensifs une esplanade légèrement inclinée de 100 mètres de longueurs sur 70 de largeur, imaginée afin d'éviter, tel un sas, l'encombrement de la Grand rue aux heures de l'entrée et de la sortie des ouvriers.

Dans la partie du terrain la plus au nord, une grande cour rectangulaire entourée de vastes magasins à un étage pour les matières premières et contenant les bâtiments et logements du lessivage des bois entre le magasin à poudre et la salle d'épreuve.

En dernier lieu le long de la voie ferrée, un vaste réservoir de forme trapézoïdale ayant 76 mètres de long sur 62 de largeur, de 2.15 mètres de fonds en moyenne, pouvant contenir 12450 mètres cubes et destiné à recevoir l'eau fournie par la ville et nécessaire à l'alimentation des condensateurs des machines à vapeur.

La superficie originale des usines était de 22 000 mètres carrés au sol et la force motrice totale de 660 chevaux.

Une ceinture complète de murs entourait alors la manufacture pour l'isoler au nord et au sud des immeubles voisins. On avait d'ailleurs inséré dans le traité signé en 1862 avec la ville une clause par laquelle celle- ci s'engageait à établir et à entretenir en bon état de service, sur tout le développement des limites nord et sud, deux rues de 10 mètres de largeur chacune prises sur le terrain de la manufacture.

 

10.5 Saint-Etienne devient "l'arsenal de la France"
Ces nouvelles constructions devaient permettre de porter à la veille de 1870 la production annuelle à des niveaux jamais atteints. Dés 1866, une production de 150 000 armes fut réclamée, poussée à 200 000 avec sabres et baïonnettes. Saint Etienne fut alors appelé l'arsenal de la France en guerre, même si, localement et dés 1868, les fabricants d'armes foréziens s'émurent des moyens de productions considérables dont l'emploi et le profit paraissaient revenir tout entier au seul entrepreneur. Leur pétition au Sénat impérial n'eut néanmoins aucun effet.

La manufacture traversa ensuite les difficultés de la guerre. La commande d'armes rendue illimitée dés novembre 1870 ne put être menée à bien compte tenu des événements politiques, de la surexcitation des ouvriers et du relâchement de la discipline. Depuis septembre, l'entreprise était dans l'impossibilité de payer ses ouvriers et face à la menace ennemie, on étudia sérieusement l'évacuation de la manufacture. Enfin, la commune stéphanoise de mars 1871 et l'assassinat du préfet de L'EPEE menacèrent l'entreprise dont le personnel militaire réduit assura néanmoins le service sous la fidèle autorité du capitaine MAGNIN. La manufacture devait encore accueillir alors nombre d'ouvriers issus de celle de Mutzig en territoire envahi puis occupé.

Avec la République, le fusil GRAS succédait en 1874 au fusil CHASSEPOT

En 1874 SUTTERLIN et LIPPMANN succédaient comme adjudicataires à ESCOFFIER. La paix était revenue et la production dépassait désormais les 200 000 pièces annuelles avec des productions journalières croissantes de plus de 2 000 pièces.

Enfin en 1884 HENRY devenait entrepreneur. Il nommait le colonel REALLON, ancien directeur de la manufacture de Châtellerault comme administrateur gérant et fondé de pouvoir. La manufacture était encore agrandie en 1887 et 1889 et de nouveaux bâtiments furent bâtis par suite de l'adoption du fusil LEBEL qui consacrait le nouvel armement de l'infanterie. En 1890/1891 avec un personnel d'environ 10 000 ouvriers la Manufacture nationale arriva à fabriquer jusqu'à 1600 fusils LEBEL par jour, production complétée de revolvers, carabines, mousquetons, épées et autres sabres-baïonnettes.

En 1894, la manufacture qui disposait alors d'un parc de près de 9000 machines- outils était mise en régie autonome, faute de soumissionnaire. Ce système qui faisait disparaître définitivement la gestion des entrepreneurs transformait la manufacture en un établissement d'Etat désormais dirigé par l'autorité militaire avec un effectif d'environ 2000 hommes, sous les ordres du Colonel PERCIN, puis au tournant du siècle, du chef d'escadron MOURRET.

Le 20ème siècle verra la manufacture nationale, désormais établissement d'Etat, poursuivre avec un bonheur inégal la fabrication des armes légères suivant les époques de guerre, de paix, d'occupation, et selon les circonstances de crise, décolonisation et pacification. Ses fabrications se diversifieront à partir des années cinquante jusqu'au FAMAS, le clairon, entre lance- roquette antichars et autres matériels de décontamination biologiques et chimique pour l'équipement des blindés. Les effectifs baisseront dès lors inexorablement dans le contexte d'un libéralisme mondial conforté par le désintérêt et les politiques d'idéaux pacifistes des gouvernements successifs, l'inertie commerciale et un environnement européen naissant où les impératifs de notre défense nationale n'apparaissent plus. Sans vrai transfert de ses acquis à l'industrie civile, faute sans doute d'une volonté publique, la veille technique et le savoir faire qui distinguait Saint Etienne depuis plus de 3 siècles dans le domaine du génie armurier seront désormais ruinés.

Il en reste toutefois aujourd'hui un ensemble unique de bâtiments solides, magnifique témoignage du génie économique et visionnaire des politiques du Second Empire.

« …que le département de la Loire se rappellera avec un vif sentiment de fierté que cette intelligente et libérale mesure a été prise sous le ministère du plus illustre de ses enfants… »

Mouzard-Sencier préfet de la Loire 1865 - Discours au Duc de Persigny, Président du Conseil Général

 

Pierre TROTON
Président des Amis du Vieux Saint-Etienne
20 Janvier 2005

 

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