8. Les grands témoignages :
analyses, urbaine, historique, architecturale, patrimoniale

8.1 Une immense boîte venant occuper l'espace public

LA VILLE BRADÉE POUR L'IMAGE

Une affaire secoue ces temps-ci Saint-Étienne. Elle n'aurait d'intérêt que local si elle ne soulevait des problèmes qui peuvent concerner aujourd'hui toutes les villes.
De quoi s'agit-il ? De la transformation de la Manufacture d'armes, où travaillait GIAT industries. L'entreprise était majeure pour la cité, elle ferme. Air connu hélas. Sur son emplacement, on prévoit d'implanter quelques unités de formation (entre autres, un pôle optique») et, surtout, la Cité du design. Beau programme. Certes, on est encore loin d'une vraie alliance entre l'université, la recherche et les entreprises, mais l'opération rendra peut-être ce rêve réalisable dans l'avenir. Idée féconde par conséquent.
Le problème n'est pas là. II est dans le propos urbain de l'architecture proposée pour la future Cité du design.
L'équipe gagnante du concours architectural) propose un bàtiment intelligent : souple, modulable, économe en énergie, d'une certaine élégance dans le minimalisme formel, et ambiteux cependant dans ses proportions. On peut toujours discuter les principes de l'édifice, par goût esthétique ou par choix doctrinal, mais on doit reconnaître qu'ils sont loin d'être stupides.

Or ce projet agite toute la ville. Pourquoi ? Parce que son implantation suppose de bouleverser un ensemble d'espaces et de bâtiments qui témoignent d'une architecture militaire du XIX° siècle, rigoureuse, sobre et monumentale, et qui, surtout, portent la mémoire stéphanoise de l'entrée officielle"de «la Manu». Pour l'expliquer en deux mots, imaginons un U majuscule inversé : à sa base, un long bâtiment d'allure assez noble ; le long de ses jambages, à gauche et à droite, de grosses maisons bourgeoises qui flanquent la composition ; au centre, dans le vide, une placette qui pourrait ressembler à une place d'armes ; et, pour fermer le tout, une grille qui fait songer à Nancy. Voilà ce que le projet menace de détruire ou de barrer, en imposant une immense boîte oblongue et basse qui vient couper totalement le U majuscule de la composition initiale.

On imagine d'ici la nature du débat qui s'ensuit. D'un côté, les uns crient au saccage de la mémoire, à l'offense faite au symbole, au vandalisme pour tout dire. De l'autre, on répond modernité, audace, renouveau, courage et ambition.
Je crains cependant que le véritable problème ne soit pas là, et que l'affrontement ne soit stérile s'il oublie l'essentiel, c'est-à-dire la ville. De ce point de vue, je voudrais souligner deux points.
D'abord, il me semble que l'idée de «faire la ville sur la ville» s'est peu à peu imposée en Europe ces dernières décennies. Cela signifie que la plupart des opérations urbaines importantes admettent désormais le mélange dû au contact des époques, et jouent même du composite et de l'impureté où conduit la volonté de «construire sur le construit» comme on dit. Cela signifie aussi qu'on en a largement fini avec le dogme de la table rase, et avec l'illusion du bâtiment phare qui, à lui seul, proclamerait l'avenir glorieux d'une ville sur une réalité urbaine soigneusement gommée au préalable.

Force est hélas de constater que le choix effectué pour la Cité du design s'appuie, au fond, sur cette idée vieillie du bâtiment brandi comme un drapeau, et j'avoue mal comprendre qu'on puisse vouloir engager l'avenir sur des conceptions aussi datées.
En outre, ce projet souffre d'un terrible défaut urbain : il est aveugle aux espaces vides, c'est-à-dire à l'espace public. Or c'est l'espace public qui structure toute ville : rues, places, parvis, esplanades, mails, etc. Formes anciennes ? Mais qui interdit d'en inventer de nouvelles ? Or on n'en invente aucune lorsqu'on ne voit que le plein des objets bâtis sans voir le vide des espaces qui les lient et les relient, et qui fabriquent de la ville en les tenant ensemble. C'est malheureusement le cas du projet retenu : toute l'intelligence s'est concentrée dans l'édifice, et l'espace vide, tout autour, n'est ni défini ni dessiné. C'est au mieux un voeu pieux, au pire un délaissé. Dans tous les cas, c'est une destruction d'espace urbain.

Pourquoi de telles erreurs ? Il. serait vain d'incriminer les architectes retenus : ils ont donné une réponse, la leur, et on ne saurait le leur reprocher. Mais pourquoi les avoir choisis ? Pour une raison terriblement néfaste pour toutes les villes qui y succombent: l'obsession de l'image.

L'image tue la ville. Elle n'a que faire des espaces publics, elle n'a que faire du dialogue entre le neuf et l'ancien, elle n'a que faire de la ville réelle. Des monuments tape-à-l'oeil lui suffisent. Des emblèmes. C'est-à-dire des réalisations dont l'utilité véritable se réduit aux deux dimensions d'une photographie avantageuse sur papier glacé. Et tant pis pour la complexité de l'urbain. Tant pis aussi pour l'avenir de la zone concernée, qu'on stérilise pour longtemps par la monumentalisation d'un objet isolé. La ville de Saint-Étienne a déjà réussi cet exploit avec l'emplacement du Musée d'art contemporain, elle serait bien inspirée de ne pas récidiver.
Voilà pourquoi, en tant que citadin et citoyen, j'aimerais que le débat s'amplifie; ne serait-ce que pour éviter à d'autres villes d'être piégées par le
même miroir aux
alouettes

 

Jean-Noël Blanc,

sociologue, enseignant-chercheur à l'École d'architecture de Saint-Étienne. Derniers ouvrages parus : "Besoin dé ville" (Seuil 2003), "La Fabrique du lieu" (P. U. de Saint-Étienne 2004).

 

 

8.2 La destruction irrémédiable d'une partie du patrimoine
militaro-industriel français


Rudy DAMIANI
professeur agrégé d'histoire-géographie
formateur auprès de l'IUFM Nord-Pas-de-Calais
professeur au collège Boris Vian de Lille
 
professeur en sections européennes d'Italien, lycée Châtelet de Douai et
  lycée Van der Meersch de Roubaix
représentant du Nord-Pas-de-Calais auprès de la commission "Europe" de
l'Association des professeurs d'Histoire-Géographie.
 

 

 

A Monsieur le Maire de la commune de Saint-Etienne

Villeneuve d'Ascq, le 8 décembre 2004

 

Monsieur,

J'ai été informé des projets de modifications profondes de la Manufacture de Saint-Etienne. Je ne suis pas Stéphanois, le projet de destruction de certains locaux qui aboutirait à une modification totale du paysage ne me touche pas directement et n'influera en aucune manière sur mes impôts locaux. C'est pourquoi je puis vous écrire librement et sans aucune arrière-pensée.
Détruire tout ou partie de la Manufacture est une atteinte au patrimoine national français et j'insiste bien sur ce terme de "national". En effet, la Manufacture fabriquait 1500 fusils par jour durant la Première guerre mondiale. Autrement dit , c'est là que s'est forgée une partie de la victoire de 1918 et ceci grâce aux ancêtres hommes et femmes de vos administrés. Au-delà de l'opinion favorable ou hostile que l'on peut avoir envers cette victoire, il s'agit d'un fait historique indéniable. En modifiant le site, vous contribuerez donc à la destruction irrémédiable d'une partie du patrimoine militaro-industriel français.

Il y a selon moi plus grave. Votre projet porte atteinte à une page de la Révolution industrielle française. Votre commune ainsi que celles dans lesquelles j'enseigne ont été les berceaux de ce bouleversement. Les gens du Nord-Pas-de-Calais ont réussi à sauvegarder ce patrimoine. Les générations futures risquent de vous reprocher ces changements irréparables du patrimoine de votre ville.

Il me semble beaucoup plus judicieux de laisser les lieux en l'état
et de les dédier à telle ou telle activité culturelle ou autre qu'il vous plaira d'y installer mais
sans modifier l'agencement général tellement révélateur des utilisations finales, analogue par
certains aspects à la hiérarchie suivie dans les cités minières de ma région : maisons de
directeurs, d'ingénieurs ,de contremaîtres, de mineurs ....

J'ai passé mes vacances en août 2004 dans votre région. Je n'ai pu visiter cette usine m'étant retrouvé devant un retournement de tramway (ce que dans le Nord on appelle une raquette), une grille rouillée et un monuments aux morts d'ouvriers stéphanois qui avaient eu le courage de dire non et de résister à Vichy quand tant de politiques se sont couchés.

De grâce, Monsieur le Maire, ne modifiez pas le site, changez-en simplement l'utilisation.

  Croyez, Monsieur le Maire, en l'assurance de mon plus profond respect.

 

8.3 Bien pauvre platine


Un, deux, trois ... Pouf !

Il est souvent proposé aux jeunes étudiants en architecture qui abordent leurs premiers projets, un exercice qui a pour but de leur faire prendre conscience, par la visualisation d'un volume "théorique", de l'importance volumétrique du programme imposé. Ceci aboutit à des maquettes en carton blanc (cubes, parallélépipèdes ...) matérialisant les 1000, 10 000, 20 000 m 3 ... du ou des futurs bâtiments.
Généralement on ne doit pas en rester là !

Fin Geipel, l'architecte lauréat de la "Cité du Design" de Saint-Etienne, présente sa méthodologie de conception du projet de la future "Cité" à travers quelques diapositives relatant une approche de ce type et représentant de beaux volumes en plexiglas posés sur le site : - le cube est trop imposant, - les trois briques sont disposées de façon trop symétrique, alors ce sera la "platine", tellement plus élégante ! Et voilà bâclé un bel exemple de complexité urbaine.

Selon que l'on est un "fan" admiratif et inconditionnel de ce projet ou bien que l'on ose adopter un regard critique (bien suspect au sein de la pensée unique municipale), le résultat de cette puissante cogitation architecturale peut apparaître, soit comme un chef d'oeuvre minimaliste ô combien moderne ! , soit comme une "caisse" (1) d'une insondable pauvreté, posée là sans aucune pertinence, simplement parce que ce site avait été désigné dans le cahier des charges du maître d'ouvrage (S T -Etienne-Métropole).

On apprend aussi aux étudiants en architecture qu'un projet est quelque chose de très complexe qui peut être abordé sous de multiples angles d'analyse.
On peut évaluer la qualité d'une réalisation architecturale ou urbaine en évoquant - la pertinence de la réponse à un programme imposé (encore faut-il que celui-ci soit bon !), -la justesse de son rapport au contexte (dans ses diverses dimensions : paysager, historique, économique, stylistique...), - la qualité de sa composition (tant urbaine qu'architecturale), ses choix structurels (et leur traduction en matière, couleur, lumière), - ses qualités d'usage : circulation, confort, entretien ...etc.
Selon les projets, certaines approches peuvent s'avérer excellentes, d'autres simplement acceptables et d'autres franchement mauvaises. Quand, exceptionnellement, un projet peut être abordé selon toutes ces facettes de façon très satisfaisante, alors il s'agit d'un chef-d'oeuvre !
Essayons avec la future "Cité du Design"... Malheureusement, à l'évidence, ce n'est pas un chef-d'œuvre

Et pourtant c'est bien cette "platine", si contestable dans sa forme simpliste et hors d'échelle, dans son implantation urbaine aussi sommaire, dans son rapport brutal au contexte ... qui va venir s'imposer devant la Manufacture Nationale d'Armes de Saint-Etienne, provoquant au passage la démolition de six bâtiments (2) appartenant à un ensemble patrimonial exceptionnel, et barrant l'accès à la véritable "cité" qui se situera toujours derrière : un beau gâchis !

 

une véritable « cité » industrielle

Bien avant que le projet de "cité" du Design n'éclose dans l'imaginaire des édiles municipaux, la Manufacture Impériale d'Armes de Saint-Etienne était déjà une véritable "cité" industrielle Une "cité" se développant sur 17 hectares, composée de multiples bâtiments, rues, places, cours ...qui, par sa composition orthogonale venait se greffer sur la fameuse composition "en damier" créée dès la fin du XVIII e siècle (3) par l'architecte-voyer P-A Dai Gabio qui caractérisa si fortement Saint-Etienne et en fit une ville particulièrement originale en son temps. Ce damier permit le développement accéléré de la première "ville champignon" (4).

L'articulation entre cette véritable "cité industrielle" autonome et Saint-Etienne, la ville industrielle structurée par l'emblématique Grand'rue de 6 km. de long, était un parvis composé d'une cour d'honneur, de quatre bâtiments latéraux (deux administratifs et deux d'habitation pour directeurs, avec leurs écuries), d'une grille monumentale et d'un portail qui ouvrait sur le bâtiment de l'horloge. Cette entrée, très théâtralisée, était évidemment l'expression emphatique du Second Empire dont cet ensemble architectural est un pur exemple, unique dans la Région Rhône-Alpes, et même en France, dans cet état de préservation.

Etait-ce un chef-d'oeuvre architectural ? Peut-être pas au sens où l'entendent les tenants de l'Inventaire des Monuments historiques, mais au moins un acte urbain fort, qui, par l'ordonnance classique de sa composition, sa cohérence, son ampleur et la qualité de sa conservation en faisait un ensemble remarquable. Dès 1995, il a fait l'objet d'une demande de classement auprès des services de la DRAC. Malheureusement, les fonctionnaires du Ministère de la Culture, gênés par la fermeture du site tenu jusqu'à ces toutes dernières années par le Ministère de la Défense, n'auront jamais eu le temps (ou l'énergie ?) de clore leur étude, préalable à un passage devant la Commission Régionale du Patrimoine et des Sites. Il n'est peut-être pas trop tard pour recevoir un avis autorisé de cette commission de spécialistes.

 

un espoir de reconversion intelligente

Mais enfin, après de douloureuses adaptations industrielles, l'armée finit par transmettre la Manufacture à l'autorité civile. Suivant l'évolution socio-économique de la région et s'appuyant sur le traditionnel savoir-faire stéphanois qui avait été précurseur en terme d'"esthétique industrielle" et de relation entre Art et Technique, l'équipe municipale lança l'idée d'une reconversion du site en "Cité du design".
Quelle pertinence ! Un joli coup, qui prit de vitesse d'autres projets et s'imposa à l'échelle nationale. II fallait aller vite. Bravo !
A voir les magnifiques projets de réhabilitation qu'ont mené jusqu'alors toutes les villes possédant de tels ensembles historiques, et comptant sur le talent des architectes les plus contemporains, on pouvait espérer une opération prestigieuse pour Saint-Etienne qui allait reconvertir de façon exemplaire une Manufacture impériale du XIX e siècle en "Cité du design" du XXI e .

 

une bévue incompréhensible autant qu'inattendue

Quelle idée saugrenue de ressentir tout à coup le besoin de mutiler gravement et définitivement cet ensemble patrimonial cohérent pour laisser un peu de place à un projet nouveau, alors que le potentiel en terrains constructibles ou en reconversion de bâtiments anciens offrait un choix très ouvert sur le site même de la Manufacture.

Un cahier des charges iconoclaste demande ainsi aux quatre architectes pressentis pour le concours de construire à l'emplacement occupé par les 6 bâtiments d'entrée de la Manufacture. Un seul de ces architectes, Rudy Ricciotti, aura l'intelligence et la sensibilité de respecter le patrimoine stéphanois. Son projet sera jugé beaucoup trop discret.

Comment une « ville d'Art et d'Histoire » qui jusque là valorisait son patrimoine industriel, peut-elle être aveuglée à ce point et sacrifier un de ses fleurons à une "image" (5) soit disant valorisante pour son devenir économique ? N'y avait-il vraiment pas d'autres choix que ce parti désastreux ? L'irrémédiable peut-il être encore évité et la démolition retardée pour s'assurer que c'est bien là le choix profond des Stéphanois ?
Ou bien, conscient des erreurs commises, va-t-on irrémédiablement "dans le mur" ?

 

l'architecture se parcourt …

  «  L'architecture se marche, se parcourt et n'est point cette illusion toute graphique organisée autour d'un point central abstrait qui se prétendrait homme, un homme chimérique muni d'un oeil de mouche et dont la vision serait simultanément circulaire. Notre homme est au contraire muni de deux yeux, à 1, 60 m au-dessus du sol et regardant au devant Notre homme marche, se déplace, enregistrant ainsi le déroulement des faits architecturaux apparus à la suite l'un de l'autre. Il en ressent l'émoi, fruit de commotions successives. Si bien qu'à l'épreuve, les architectures se classent en mortes et en vivantes selon que la règle du cheminement n'a pas été observée, ou qu'au contraire la voilà exploitée brillamment »
Le Corbusier.

Visiblement l'architecte lauréat n'est pas un adepte de la marche à pied.
Que penser de ce "mur" (plus ou moins transparent) de 220 m. de long qui va barrer totalement l'accès au site, à tous ceux qui voudront entrer dans la cité, parcourir ses rues, s'arrêter sur ses places et boire un verre à la terrasse de ses brasseries, entrer dans ses boutiques ou visiter ses ateliers de design ?

Quelle contradiction d'ouvrir un site aux Stéphanois mais leur en barrer l'entrée par un bâtiment tout en longueur, imperméable à tout franchissement ! Bien sûr on évoquera une entrée latérale se faufilant entre le bâtiment de l'horloge et la "platine" : un contre sens ! L'accès évident se fait par la Grand'rue, dans l'axe. On entrera aussi par derrière, sur les côtés... mais pas par l'entrée du site !

Visuellement, ce sera tout aussi contestable. On veut se persuader que la "platine" va magnifier le bâtiment de l'horloge et lui servir de piedestal. Ce sera plutôt l'édification d'un second "mur des Ursules" (célèbre chef-d'oeuvre urbanistique bien connu des Stéphanois) qui, lorsqu'on arrivera depuis la Grand'rue va cacher presqu'entièrement le bâtiment, ne permettant que de lire l'heure à la fameuse horloge qui émergera au-dessus des 6 m. de mur-résille que l'on nous promet. Tous les photomontages publiés, issus de l'"oeil" immobile dont nous parle Le Corbusier, sont trompeurs, cet "oeil" se situant au 3 e ou 4 e étage du bâtiment d'en face, mais certainement pas au niveau de ceux qui vont parcourir cet espace.

 

un acte mémorable de l'histoire de l'urbanisme stéphanois

Bien d'autres aspects contestables de ce projet en forme de "caisse" pourraient encore être évoqués qui n'ébranleraient certainement pas les inconditionnels de ce chef-d'oeuvre ultra-moderne. Mais on doit faire confiance à l'architecte comme aux bureaux d'études pour remédier progressivement à la plupart d'entre eux au fur et à mesure que se développeront les phases de mise au point.
Cependant, il en restera deux auxquels personne ne pourra plus jamais remédier, deux erreurs indissociables et cumulées qui vont pour longtemps s'inscrire dans l'histoire de l'urbanisme stéphanois : !a démolition de la partie la plus emblématique et la plus significative de la Manufacture et l'implantation simpliste d'un bâtiment hors d'échelle sur ce site.

Depuis la démolition des halles de Baltard à Paris et leur remplacement par un "forum" qui ne trouvera sa véritable destination que le jour prochain de sa démolition, plus personne ne s'aventurait dans de telles imprudentes démarches de rénovation urbaine. Plutôt que la "tabula rasa", la conservation intelligente du patrimoine et sa réhabilitation couteuse mais souvent réussie nous avait valu de vraies renaissances, tant économiques qu'esthétiques.

Saint-Etienne, toujours aux avant-gardes, renoue la première avec de vieux démons : faire du moderne tape-à-l'oeil, en reniant un riche passé jugé désuet et encombrant. II faudra inventer un nouveau label pour remplacer celui de « Ville d'art et d'histoire ».

Daniel Vallat
professeur d'enseignement supérieur
ancien directeur de l'école d'architecture de Lyon.

 

1 - Terme utilisé par Henri Gaudin dans son article à propos des concours d'architecture dans 'Le Monde" du 25 septembre dernier.
2 - Six bâtiments sont promis à la démolition (ou déjà démolis) : les deux bâtiments administratifs perpendiculaires au bâtiment de l'horloge, les deux "châteaux", anciennes résidences des directeurs et leurs deux écuries qui ont été rasées en juin dernier « pour faire de la place ».
3 - voir le plan de 1792, véritable plan fondateur de la nouvelle ville industrielle, et tous les suivants (in « Cartes et Plans: 200 ans de représentation de la ville industrielle » - école d'architecture et Centre d'études foréziennes-1989.
4 - voir le plan de 1866 et tous les suivants (in 'Cartes et Plans" ...).
5 - voir l'excellent article de Jean-Noël Blanc « la ville bradée pour une image (à consulter sur www.arco-image.net).

 

8.4 Va-t-on inaugurer un massacre ?

Saint-Etienne, ville d'Art et d'Histoire et du Vandalisme. La Manufacture Impériale d'Armes : va-t-on inaugurer un massacre ?
En rasant la partie noble de la Manufacture Impériale d'Armes, le seul ensemble architectural exceptionnel de la ville, Saint-Etienne va commettre l'irréparable.
Palais militaire et industriel, édifié sur les bords de la Grand'rue, (220m en façade), la Manufacture Impériale s'étend sur plus de 7 ha, selon une parfaite symétrie (voir plan perspectif), composée de deux jardins suspendus, d'une place d'armes rentrante, avec sa superbe grille (78m), d'une cour d'honneur formée par le bâtiment de l'horloge et de deux grands bâtiments en ailes, de deux hôtels particuliers. Une grande fabrique en double H (115m x 118m) renferme cinq cours avec au centre le pavillon de la machine à vapeur qui transmettait en galeries souterraines l'énergie aux machines-outils. Elle est entourée de trois grands corps de bâtiments servant à la forge, au polissage, à l'ajustage, au laminoir. Plus de 480 portes, porches et hautes baies cintrées éclairent le tout.
L'ensemble dessine des places, des rues, des avenues, le tout est en pierre blanche et brique rouge. Les bâtiments de la cour d'honneur étaient couverts d'ardoises, le pavillon de l'Horloge et les hôtels des directeurs le sont encore.
S'exprimant à titre personnel, Bernard Toullier, conservateur en chef du patrimoine à la direction de l'architecture et du patrimoine, chargé de mission pour le patrimoine architectural du XIXe et du XXe siècle, qui avait expertisé, il y a quelques années la Manufacture Impériale déclare: "Je suis sûr de moi au niveau de l'intérêt du bâtiment, dans l'histoire de France, c'est un bâtiment d'intérêt national" (Lyon Figaro, 28/09/04).
Jacqueline Bayon, directrice de l'institut des Etudes Régionales et du Patrimoine, évoque la majesté de la composition qui fait encore écho à la grande manière de l'architecture classique française.
Maurice Daumas dans son "Archéologie industrielle en France" y consacre plusieurs pages et illustrations.

C'est un « fleuron architectural du patrimoine de la ville », peut-on lire dans le programme de visites culturelles, document visé par la DRAC qui .avait par ailleurs mis en .place , au titre des M.H., une procédure de protection de la Manufacture Impériale, qualifiée dans un courrier du 27 mars 1997 de " site important, représentatif de l'histoire industrielle de la ville", "d'ensemble architectural très imposant".
Emblématique de l'histoire de Saint-Etienne rebaptisée Armeville sous la Révolution, depuis 1869 des générations d'ouvriers et de cadres y ont travaillé (plus de 10.000 à certaines époques). Elle a marqué la mémoire des stéphanois qui y sont naturellement attachés.
En attendant l'historien de l'architecture qui en fera une étude approfondie et savante, on peut énumérer quelques critères qui peuvent nous aider à définir la qualité de la Manufacture Impériale.

La représentativité, le style d'époque
Achevé en 1869, l'ensemble est très représentatif de l'éclectisme stylistique qui définit, entre autres, l'art du Second Empire

 

- Citation du style Louis XIII, effets d'appareil, effets de couleur dans les bâtiments formants les ailes latérales de la cour d'Honneur promis à la destruction.

- Citation du style néo-classique dans les fabriques, toit à croupe avec fronton à oculus sur porche cintré à refends

- Style officiel Napoléon III dans le bâtiment de l'horloge : fronton à volutes de l'horloge avec couronnement cintré sur toit brisé du pavillon central et ses 19 travées de pilastres et d'arcs plein cintre.

- L'utilisation du fer et de la fonte en charpente, les voûtes catalanes sur piliers de fonte, le système "poteaux-poutres" du bâtiment de l'horloge, témoignent de l'évolution des systèmes constructifs sous le Second empire.

- Le chef d'oeuvre de ferronnerie et de bronze que sont la grille et le superbe portail, très représentatif des arts décoratifs de l'époque.

L'unité
Il suffit de parcourir les lieux ou de lire le plan pour percevoir la forte unité. de la composition, conséquence d'un ordonnancement hiérarchisé des bâtiments, des espaces, dans une symétrie et une orthogonalité rigoureuses.
Elle est renforcée par le jeu répété de la pierre blanche et de la brique rouge, par le pavage des places, des rues, des cours.
La rapidité de construction entre 1866 et 1869, vraie prouesse réalisée par mille ouvriers, contribue à l'unité de l'ensemble.

Le caractère
D'une rigueur militaire, en tenue d'apparat grâce au jeu des couleurs, l'ensemble "a été conçu dans l'esprit d'une architecture rationaliste, héritière des Lumières" (Emmanuel de Roux dans "Le monde" du 14 novembre). Il intègre, sans que l'unité en soit rompue deux hôtels particuliers entre cour et jardins à l'anglaise (4.000 m2 chacun) qui font un heureux contraste de caractère, avec la partie triomphale du site exprimant la puissance du Second Empire, avec une certaine théâtralité.

L'exécution technique: la matière
Dès l'entrée, la grille témoigne de la qualité de l'ensemble. Les bâtiments sont en pierre de taille importée, pierre blanche de Villebois, calcaire coquiller de Crémieu pour les soubassements. Nous avons déjà évoqué le métal, qui en charpente est traité de manière décorative. La mise en oeuvre très soignée rend compte des savoirs faire de l'époque.
L'armée nous a transmis les bâtiments en parfait état.

La rareté
Parmi les rares manufactures d'armes existant en France, celles de Bourges (186.5), Châtellerault (1875), la Manufacture Impériale d'Armes de St Etienne est la seule qui nous soit parvenue intacte. Hormis les cheminées et malgré quelques surélévations mineures dans le double H, elle est telle que le plan de 1869 nous la montre.
La partie triomphale du site, celle dont la destruction est annoncée, garde l'aspect d'origine. On s'est cependant aiguisé les dents en rasant au printemps les petites écuries ; pourquoi ? pour faire de la place

La qualité spatiale
On sait qu'elle ne s'éprouve pas seulement dans les espaces clos, mais aussi dans les espaces externes. La Manufacture avec ses rues, ses places, ses cours, ses jardins nous fait vivre une expérience spatiale rare, quel plaisir de s'y promener ! L'acteur principal en est la perspective.
Cité dans la cité, sa forte relation avec l'espace urbain va être interrompue par le projet destructeur (cf "La ville bradée pour une image" Jean-Noël Blanc – www.arco-image.net). « Pour moi, c'est l'ordonnancement, la monumentalité et sa trace dans la ville qu'il est important de garder. Or le projet supprime l'entrée, la cour d'honneur ... », B. Toullier, Lyon Figaro, 28-09-04.
Longtemps cité interdite, sécurité militaire oblige, elle est mémoire des guerres et cette mémoire appartient à l'histoire. En revanche, les bâtiments, les espaces sont innocents et prêts à .toutes les nouvelles histoires, les nouvelles mémoires, à toutes les reconversions. Depuis que l'armée avait cessé ses activités, les stéphanois découvraient qu'ils avaient un nouvel espace public et quel bel espace! Quelle aubaine improbable ! Du palais industriel; il restait un palais, prêt à être relu; valorisé.
Mais en juillet 2004, nous apprenons brutalement -le secret avait été bien gardé- qu'a été organisé un concours pour une Cité du Design et que le projet retenu atterrit sur la partie noble de la Manufacture Impériale d`Armes.
C'est une boîte de 220m, nommée "Platine", étalée sur toute la largeur du site, de 36m de profondeur et de 7m de haut qui si l'on observe le projet présenté (voir d'A, août 2004) anéantira les deux beaux ­bâtiments administratifs (38m, 11 travées) de brique rouge et pierre blanche taillée à bossage en chaînes harpées, effets d'appareil uniques sur le site. Ces bâtiments forment les ailes latérales de la cour d'honneur.
Ainsi la construction supprimera la cour d'honneur, détruira les hôtels des directeurs en pierre de taille. blanche, à cinq lucarnes par façad esur toit brisé d'ardoise, avec perrons à-marquises côté. cour et terrasses sur les jardins à l'anglaise qui seront arasés, bien qu'en zone boisée classée. On abattra les arbres centenaires, les deux longues allées de platane, les vieux cèdres bleus, le séquoia, un immense pin, tilleuls, marronniers, toutes les essences caractéristiques des jardins Napoléon III et les 320m de balustrades qui les bordent et anoblissent la Grand'rue.
De la grille ne subsistera que le portail déplacé, pathétiquement ouvert "en signe d'accueil", faisant perdre sa proportion à la place d'Armes ; il est aussi prévu, décalé par rapport à l'axe de symétrie, un signal belvédère. Pour mieux contempler le désastre ?
Cette boîte sarcophage (du grec sarkophagos "qui détruit les chairs"), monstrueusement hors d'échelle décapite le site, faisant perdre cohérence, et équilibre à l'ensemble, bouche et détruit l'espace et les perspectives, cache le bâtiment de prestige dont on ne verra même plus le couronnement.
" Le bâtiment de l'horloge disparaît comme si devant l'Arc de triomphe on mettait un bâtiment transparent de Jean Nouvel " explique Bernard Toullier.
Nous serons devant une muraille, frustrés comme devant n'importe quel mur qui déchire un territoire en deux. «  L'espace nous a suggéré un mouvement, une fois que cette suggestion s'est fait sentir, tout ce qui s'accorde avec elle paraîtra nous aider et tout ce qui la heurte nous paraîtra inopportun et laid » (B. Zévi, « Apprendre à voir l'architecture »).
En réponse à l'article d'Emmanuel de Roux qualifiant le projet de l'architecte de " longue boîte minimaliste qui répond .sans beaucoup d'imagination aux canons d'une modernité académique ", Finn Geipel soutient qu'il est inexact de dire que son projet " supprime l'essentiel de la partie noble de la Manufacture " ; plus loin il nous apprend qu'il a pour " objectif " de " préserver la mémoire architecturale et sociale ". On ne saurait mieux manier le paradoxe.
Dans le document de présentation, on lit que le projet " se doit " de " bousculer la rigueur toute militaire " du lieu, que " l'insertion de la Platine déconstruit l'arrangement hiérarchique des bâtiments, elle apparaît dans l'existant, elle s'intègre, elle connecte, elle transfigure ". Chacun traduira mais le but avoué est donc bien de déconstruire.
Sous le titre " Architecture fantôme ", Henri Gaudin , dans le Monde du 25 septembre, fustige " les constructions en forme de caisse " et " les jurys qui nous les imposent ".
On pensait que des projets aussi oublieux du contexte étaient passés de mode. Traité en simple faire valoir, ce qu'il restera de la Manufacture fera de la résistance et la Platine court le risque d'être tournée en dérision.
À la suite de quel manque de culture historique, de quelles graves erreurs d'appréciation, de quel manque de vigilance, de quels disfonctionnements, en est-on arrivé là ?
La faiblesse du cahier des charges livrant sans contraintes patrimoniales la partie la plus triomphale de la Manufacture au concours, sans que l'architecte des Bâtiments de France ait été consulté, est à l'origine de cette catastrophe en chaîne. Pouvait-on ignorer la procédure de la D.R.A.C. ?
Conscient de l'intérêt historique et architectural de ce "superbe patrimoine", Rudi Riciotti avait corrigé de lui-même. Il avait trouvé une solution non-destructrice et inventive, animée par le modèle et le récit du lieu.
"Arco", "les amis du vieux St Etienne", associations qui avec la S.P.P.E.F. tentent de défendre le patrimoine, ne désirent pas figer le passé, mais elles savent que de la nouvelle Tate aux abattoirs de Toulouse en passant par la Manufacture des Tabacs de Lyon, de Peï à Scarpa, on peut faire des projets innovants dans des volumes désaffectés, lorsqu'ils atteignent le niveau de qualité de la Manufacture Impériale.
On sait désormais inscrire l'architecture dans l'architecture, par un dialogue attentif, riche, novateur, à l'extrême en la phagocytant sans rien détruire. Reconvertie sans être défigurée, la Manufacture Impériale pourrait devenir un puissant vecteur de communication vers l'extérieur.
Mais à Saint Etienne il y a incompatibilité entre conservation et création. Au nom de la modernité, on n'hésite pas à sacrifier l'Architecture pour un « geste » architectural.
La cité du Design, proposition à laquelle tout le monde adhère, pourrait trouver sa place ailleurs sur le site même, qui est entouré sur les trois côtés par d'immenses friches industrielles ou bien ailleurs dans la ville. Bref on pourrait s'enorgueillir de révéler un monument rare et d'avoir aussi une cité du design. Va-t-on inaugurer un massacre ?
Qui arrêtera ce sacrifice inutile ?
Nous avons fait une demande de protection d'urgence auprès du ministre de la Culture, toujours sans réponse à ce jour et nous renouvelons inlassablement auprès de la D.R.A.C. Rhône-Alpes une demande de saisie de la C.R.P.S. sans plus de succès. Va-t-on laisser commettre cette erreur monumentale. ?
Les responsables peuvent-ils rester indifférents quand l'expert le plus autorisé affirme " l'intérêt national" du bâtiment ? Ne craignent-ils pas d'être irrémédiablement associés à cette destruction ?

À Saint-Etienne, on nous répète qu'il faut tourner la page. Encore faut-il l'avoir lue et ne pas la déchirer. Tristement célèbre pour ses contributions à l'histoire du vandalisme en France, (cf Sites et Monuments n°185), Saint Etienne, ville d'Art et d'Histoire, label obtenu pour son patrimoine du XIXe siècle, est sur le point d'en écrire un nouveau chapitre. Pourquoi un tel aveuglement, une telle difficulté à comprendre les richesses dont elle a hérité ?
D'autant que la Loire possède fort peu de bâtiments d'intérêt national. Outre l'ensemble du Corbusier à Firminy d'intérêt international, on peut citer l'abbaye de Charlieu, la Bastie d'Urfé et unique monument de cet intérêt à Saint Etienne, la Manufacture Impériale. En la détruisant a-t-on bien conscience qu'on efface la mémoire d'une population, qu'on déshonore un bâtiment d'intérêt national, qu'on dilapide un capital non renouvelable?
Saint-Etienne va-t-elle continuer à détruire Saint-Etienne ?

 

F. Maurel Ségala
Délégué S.P.P.E.F. Loire
Revue Sites et monuments
Janvier 2005

 

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